Writing

Il y avait quelqu'un, il y avait personne

Deux textes qui me tiennent à cœur, publiés ici en version numérique chez Publie Net

Voici ce qu'en dit François Bon, qui les a accueillis à l'époque où il dirigeait Publie Net. 

'Je n'ai pas demandé à avoir une langue maternelle', dit-elle.
Canan Marasligil parle turc avec sa mère et sa grand-mère, mais a été élevée à Bruxelles, regardant les films américains sur la télévision néerlandaise, où ils ne sont pas doublés, pendant que son père prend les informations en allemand. Le travail du père, et comment on traite les immigrés turcs. Et le retour en Turquie, le décalage avec celles qui là-bas se voilent, et la grand-mère qu'on retrouve après un deuil...
Mais rien de lourd, rien de pesant. Une autre gravité, celle du sensible – un battement de coeur pour un passeport dont la photo est trop vieille, ou comment l'arrivée de la télévision couleur a révélé la détresse du père. Aujourd'hui, Canan (prononcer Djanan...) vit à Amsterdam, écrit en quatre langues et traduit de l'une à l'autre, aborde sa propre route d'écriture. Elle a commencé par la fiction, et puis voilà cette belle formule, "Bir varmış, bir yokmuş", l'équivalent de notre "il était une fois" – cela signifie littéralement "il y avait quelqu'un, il y avait personne", et c'est ainsi que commencent les contes, là-bas. C'est dans ce flottement entre conte et réalité que Canan Marasligil ouvre son propre espace de récit, et ose l'ouvrir à une autobiographie insaisissable, impalpable, pour venir plus près des êtres.
Une grande fierté à accueillir en tant qu'auteur la maître d'oeuvre de notre revue de littérature contemporaine turque, "Meydan, la Place".

Mokum, publié dans la revue Nerval

Leendert Barmhartigheid (à gauche) avec Abraham et Isaac van Velzen.

Leendert Barmhartigheid (à gauche) avec Abraham et Isaac van Velzen.

Dans Austerlitz, W.G. Sebald écrit :

« …I returned to Germany at the end of 1975, intending to settle permanently in my native country, to which I felt I had become a stranger after nine years of absence. » (traduction de l’allemand par Anthea Bell, 45)

…to which I felt I had become a stranger after nine years of absence.

J’ai quitté Bruxelles pour Amsterdam il y a sept ans.

À la différence de ce qu’écrit Sebald au sujet de l’Allemagne « my native country », la Belgique n’est pas mon pays natal. Mais si je n’y suis pas née, c’est là où j’étais – avant Amsterdam. Et si un jour je dois retourner quelque part…
— début de "Mokum", texte publié dans la revue Nerval

Ce texte fait partie des nombreux questionnements que j’ai quant aux questions d’appartenance, d’identité, de notre rôle et place dans l’histoire. J’essaie notamment d’explorer les liens entre l’espace et l’histoire, et comment nous pouvons (re)trouver un espace commun même si nous ne sommes ni originaires des mêmes lieux, ni de la même époque. C’est une réflexion que je continue d’explorer à travers une série de textes sur Amsterdam, Bruxelles, Istanbul, Londres, Montréal… les villes où je vis, où j’ai vécu, où j’ai envie de vivre.

Vous pouvez lire le texte en entier sur le site de Nerval. Remerciements chaleureux à François Bon de l'avoir accueilli. 

 

des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

Heybeli ada
Heybeli ada

Les îles des Princes au large d'Istanbul sont désertées en hiver par les touristes, locaux et étrangers, qui s'y rendent surtout en été. C'est donc avec un plaisir immense que j'y suis allée la semaine dernière. (Tout comme j'aime aller à Bruges ou à Ostende en plein hiver, de préférence quand le paysage est bien gris.)

La vie y est calme, bien plus tranquille que dans la métropole, et c'est sans doute pour cela que les artistes graphistes que j'y ai rencontrées y ont installé leur atelier depuis cinq ans (je vous parlerai de leurs superbes projets à un autre moment).

Les chiens y sont gentils. Les commerces plus petits. Les gens plus chaleureux. Le thé ada çayı | le thé de l'île y est délicieux.

Bateaux par temps de pluie
Bateaux par temps de pluie

Par un tel jour de pluie, les ferrys ont été bien secoués. J'en ai même eu le mal de mer. Mais j'ai tout de même pu voler quelques images à ce vendeur de canne en plastique ajustable avec lampe intégrée.

Selâmün aleyküm!

Selâmün aleyküm!!

Selâmün aleyküm!!!

E Selâmün aleyküm!!!!

Après les trois premiers silences d'étonnements, les passagers répondent en choeur :

Aleyküm Selam!

Un salut bien pieux que pour tenter de nous vendre des cannes en plastique ajustables avec lampe intégrée

"et des piles ! Je donne aussi les piles pour recharger !"

Le vendeur de cannes
Le vendeur de cannes

Et la canne s'ajuste ainsi, la lampe pour avancer dans le noir, parfait pour vos parents, vos grand-parents, 10 lires, juste 10 lires. Ten liras, Ten! 

10 liras
10 liras

Les touristes libanais en face de moi avec qui on a échangé quelques mots en français demandent :

"how much for two ?"

Ah, qu'est-ce qu'on se ressemble quand même, me dis-je en souriant.

"One for 10 liras"

répond le vendeur.

"How much for two"

insiste le jeune touriste libanais.

Et ça continue jusqu'à ce que les deux cannes partent pour... 15 lires.

Puis la porte derrière qui ne cesse de claquer - c'est que pendant tout ce spectacle, le ferry continue de valser et les portes de claquer, (et moi de secouer l'iPhone).

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Rien n'arrête notre vendeur.

On l'ajuste comme ça. Petits ou grands, pour vos parents, vos grand-parents.

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Ou pour vous. Si vous avez envie, vous pouvez même faire du ski avec.

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Et vous savez combien il en a vendu de cannes ajustables à lampe intégrée ?

À votre avis ?

...

tout son lot, il est parti.

les cliques et les clicks

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j'aime pas les cliques j'aime que les clicks ce soir je suis allée à la fête de lancement du nouveau roman d'une amie. y'avait du beau monde. la gente littéraire d'Istanbul y était. tous ceux qui se détestent à coups de twitts ou de chroniques paillasson y étaient. j'y ai vu une ancienne amie. elle a été mon île pendant toute la soirée. on s'est parlées. c'était bien. du coin de l'oeil j'ai observé les habitudes de ses messieurs dames membres des cliques. c'était effrayant. puis je me suis dit, ça doit être la même chose partout. sans doute. je préfère m'en éloigner. m'enfouir dans le Web. retourner à mes clicks. y'a sûrement des cliques sur le Web, mais elles sont plus simples à ignorer. et puis quoiqu'il arrive, les clicks sont plus nombreux.

photo : sur la place de Beyazit, Istanbul

Traduire : geste solitaire, geste solidaire

Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam
Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam

Cette semaine, nous avons repris le travail sur le second volume de l’anthologie d’auteurs contemporains turcs Meydan | La Placeavec Christine Jeanney. Après des mois de recherche et de lectures pour le second et le travail continu sur le site web de Meydan | La Place (et sa toute nouvelle page Facebook), j’ai enfin repris la partie que je préfère : la traduction.

Nombreux diront que traduire est un acte solitaire. Sans doute, lorsque l’on écrit, on traduit, on est seul. Oui, l’auteur est là, l’histoire est là, mais on prend seul certaines décisions, on fait des choix en tant que traducteur. Mais cette solitude ne dure pas longtemps pour moi, pas lorsque je traduis pour Meydan | La Place. J’ai une chance inouïe d’avoir été accueillie par François Bon à Publie Net et de travailler en duo avec Christine Jeanney sur les textes. Et je n’oublie pas le travail de Roxane Lecomte et Gwen Català, qui arrive après la traduction et les aller-retour de mots entre moi et Christine, et ici, c’est de ce voyage là que je veux vous parler.

Je traduis, j’ai d’un côté le turc, de l’autre le français. Deux langues qui sont en moi. Deux langues qui parfois se battent pour prendre le dessus. Une lutte des langues que je vis au quotidien mais que j’aime explorer. Une fois le texte turc traduit en français, je préviens Christine qui va l’explorer à son tour dans notre Dropbox Meydan. Et là s’opère l’échange, là l’acte solitaire devient solidaire. Soudain, la lutte des langues se calme en moi et je peux enfin revoir le texte que j’ai traduit à travers la lecture de Christine. Et c’est à chaque fois plus enrichissant.

La traduction est pour moi avant tout un geste généreux, et cette générosité peut se dévoiler en toute confiance grâce à ce travail d’équipe. Je n’ai pas toujours eu l’occasion de travailler ainsi sur d’autres projets de traduction, d’où ma joie immense de pouvoir le faire à Publie Net, entourée d’une réelle équipe et avec qui nous construisons ensemble ce projet qui me tient énormément à coeur. Contente et fière que ce partage est réciproque et hâte de vous présenter ce second volume bientôt… D’ici là, l’échange continue.

Çiçek

Çiçek veut dire "fleur" en turc. Ce mot me plaît, dans toutes les langues, mais surtout en turc. Çi-çek, prononcez tchi-tchek. "A rose by any other name would smell as sweet" dit Juliette à Roméo. Elle a raison. Fleur, flower, bloem, flor, çiçek. Mais j'ai tout de même choisi de titrer ce billet çiçek, juste comme ça. Parce qu'au final, c'est une histoire de fleurs que je vais vous raconter. Parce que ce soir, j'ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m'était pas destiné. Je me rappelle d'une nouvelle que j'avais lue il y a quelques années, l'histoire d'une femme qui se faisait livrer des fleurs. Je viens de lancer une recherche google pour retrouver le titre et l'auteur, mais sans succès. Et pourtant, les images formées par cette lecture sont encore tellement vives dans mon esprit. Chaque jour ou chaque semaine, je ne sais plus, la jeune femme reçoit un bouquet de fleurs, à chaque fois qu'on sonne à la porte, elle vit la même exaltation, elle se précipite pour ouvrir la porte, elle voit le facteur qui attend pour lui livrer le bouquet, elle signe le papier de réception et sur la pointe des pieds elle emporte le bouquet dans la cuisine, vide le vase de fleurs presque fânées et y dépose les nouvelles fleurs qu'elle arrose d'eau fraîche. Ce n'est qu'à la fin que l'on sait que destinataire et expéditeur ne font qu'une. On ressent alors une profonde tristesse pour cette femme. Certains y voient un geste pathétique, d'autres en on peur : "elle doit être si seule". Je ne sais plus si l'auteur tentait de nous faire ressentir un sentiment précis. Moi, je me rappelle juste du bonheur qu'elle avait à chaque fois qu'elle recevait ses fleurs.

J'aime beaucoup m'acheter des fleurs, j'aime aussi en recevoir, même quand elles ne me sont pas destinées. Ça m'est souvent arrivé de me retrouver avec un bouquet de fleurs destiné à une autre personne. Souvent à des artistes dont j'étais en partie chargée lors d'un concert ou d'un autre évènement. Le magnifique bouquet qui avait été offert à la superstar Candan Erçetin ou à la grande dame Sezen Aksu lors d'un concert, "Je ne vais pas les ramener à l'hôtel, prends-les Canan, elles seront mieux chez toi". La raison était sans doute pratique, mais au final, j'avais reçu des fleurs. Indirectement peut-être, mais elles finissaient par passer la nuit dans un vase chez moi et non au fond de la poubelle d'un hôtel.

Çiçek, fleur, flor, flower, bloem... Elles représentent ces petits gestes qui apportent du réconfort, qui disent merci, qui disent je suis désolé, qui disent simplement, tiens, c'est pour toi, pour te rendre heureuse, peu importe la raison, peu importe l'expéditeur... C'est un geste généreux. Ça me fait toujours plaisir de recevoir des fleurs.

Ce soir, de nouveau, j'ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m'était pas destiné. Son destinataire a jugé que ma maison offrirait un bien meilleur accueil que la chambre d'hôtel qu'il quittera demain matin tôt. Elles sont dans mon salon, elles m'ont permis de prononcer le mot çiçek ce soir en passant la porte, "Regarde, j'ai reçu des fleurs" | "Bak, çiçek verdiler bana." Çiçek...

les langues vagabonde(s)(nt)

L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

Tandis que je réécoutais la série de cinq épisodes consacrée à George Steiner en avril 2012 par Laure Adler dans l'émission Hors-Champs, je me suis attardée sur le premier épisode dans lequel Steiner parle de multinguisme. Polyglotte lui-même, Steiner a toujours fait partie de ces figures intellectuelles que j'admire et lis avec beaucoup de passion et d'intérêt. Au-delà de la fierté et du bonheur de connaître et même de maîtriser plusieurs langues, je suis dans un constant questionnement personnel sur le rôle de mes langues, sur l'usage que j'en fais, et surtout sur la qualité de cet ou ces usages. Ce questionnement inexistant à l'oral grandit lorsque j'écris et je traduis.

Steiner décrit très bien ce que je ressens en tant que polyglotte :

Est-ce que le polyglotte, celui qui n’est pas enraciné dans une langue - ce qui est un peu mon cas - perd une certaine intimité presque organique avec ce qu’on appelle - la phrase est très dangereuse en allemand, ‘avoir son sang et son terroir' Blut und Boden... tandis que le monoglotte dit ‘voilà, je suis comme un arbre profondément enraciné et toutes les nuances de ma langue, de ma sensibilité sont entièrement celles d’une tradition, d’un certain milieu’... j’ai mes doutes.

Une des questions qui me hante souvent est ce lien, qui peut être très dangereux comme le dit Steiner, entre l'identité ethnique et la langue. Mais c'est une question très complexe sur laquelle je préfèrerai m'attarder une autre fois car elle nécessite bien plus de connaissance théorique qu'un simple avis personnel. Steiner cite ensuite dans ce même entretien les “grands fabulateurs de notre époque” qui sont polyglottes, ces “virtuoses de Babel” tels que Samuel Beckett, “un magma volcanique où les langues s’entremêlent”, Vladimir Nabokov, Joseph Conrad, ou encore Oscar Wilde, dont on oublie souvent qu'il écrivit de nombreux textes en français, qui dit “Je n’appartiens pas à une langue”.

Au-delà les frontières, chaque langue ouvre une fenêtre sur un autre monde, oui, mais je me demande si en tant que polyglotte, nous perdons quelque chose d'essentiel dans l'échange ? Steiner continue :

Un vagabond, pèlerin entre les langues n’aura jamais cette notion somnambulique, cet instinct viscéral pour certaines données, certaines nuances de sa langue natale.

Il m'arrive souvent de penser à cette notion d'instinct viscéral lorsque je traduis du turc, ma langue maternelle de naissance, en français, ma langue maternelle d'adoption. Suis-je trop fidèle au turc que je crois comprendre les yeux fermés, ou au contraire, ai-je perdu cette connaissance "viscérale" dans l'acceptation d'une autre langue comme maternelle. Quel est le voyage que je tente d'effectuer en tant que pèlerine ? Qu'est-ce que je cherche à rejoindre ? Suis-je une vagabonde, sans domicile, ou est-ce que je vagabonde, à la recherche d'une langue qui n'existe pas ? Je n'ai pas de réponse, et cela fait longtemps que j'ai lu After Babel ou d'autres travaux de Steiner, pour pouvoir faire un lien conséquent avec son oeuvre en particulier. Mais je sais juste que ce questionnement est là, omniprésent. Je flotte entre doute et confiance, entre une langue et une autre, entre la compréhension que j'en ai et celle que je crois avoir et qui peut-être n'existe pas.

J'aurai de quoi nourrir mon exploration et de la partager ici vu que je suis en plein travail de traduction de textes contemporains du turc en français pour le second volume de Meydan | La place. Entre temps, écoutez George Steiner à travers ces cinq entretiens absolument fascinants.

Ce plat pays...

Je suis née dans une ville construite sur sept collines. J'ai grandi dans le plat pays de Brel, je vis aujourd'hui chez son voisin plongé sous le niveau de la mer.

Toute une partie de mon enfance, je l'ai passée sans aucun souvenir des sept collines. Pendant ces années-là où mes parents faisaient leurs premiers pas à Bruxelles, mon père aimait nous emmener le week-end au Luxembourg jouer dans le parc à l'aire de jeux en bois, et acheter des Hanuta et des Duplo chez Cactus, à Rotterdam voir les maisons jaunes penchées, à La Haye voir les Pays-Bas en miniature, à Breda pour écouter les fables racontées dans une langue que je ne comprenais pas, mais que j'écoutais avec une immense fascination.

Il semblerait que beaucoup de choses me destinaient à m'installer aux Pays-Bas. Mais je ne savais rien de cela. Je n'y pensais pas. J'essayais de faire ma vie dans cette Belgique qui me faisait souvent douter de moi : de qui j'étais, de ce que je voulais être.

Ma ville natale aux sept collines n'a pas toujours été généreuse non plus. Elle aimait se moquer que je transforme les "r" turcs en "y", réflexe que j'avais pour éviter de rouler mes "r" comme en français, pour mieux m'intégrer. J'apprenais à me défendre en la défiant de rouler les "r" à la française. Vaincue, elle rétorquait avec l'hymne nationale. "Tu ne connais pas l'hymne nationale ?  Et celle de la Belgique ?" Elle a une hymne nationale la Belgique ? C'est quoi d'abord une hymne nationale ? Je n'en savais rien avant de passer mes premières vacances en Turquie. J'avais sept ans.

J'ai appris à bien rouler les "r", dans les deux langues, puis dans une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième. J'ai appris à démystifier les langues. Mais ça m'a pris du temps de me réconcilier avec l'idée qu'une langue est avant tout un outil de communication.

Au département des langues modernes de l'université libre de Bruxelles, on nous donnait des cours de phonétique pour prononcer l'anglais "comme il faut". Puis j'ai passé un semestre dans une des universités anglophones les plus prestigieuses d'Amérique du Nord : là, on s'en fichait de la prononciation, on ne cherchait qu'à te comprendre. Si tu avais des choses à dire, peu importaient ton accent et tes origines.

Ce fut une libération ce voyage. Un premier pas vers l'émancipation linguistique mais surtout de mon imaginaire. Il n'y avait donc pas une seule façon de maîtriser une langue ! Plus personne ne pouvait m'enfermer dans un "r", ni ici, ni là-bas.

Le néerlandais est sans doute la langue que je parle le moins bien, ou disons, celle que j'aime le moins. Mais c'est une langue que je n'ai pas peur de ne pas maîtriser au même niveau que les autres. Tout comme vivre ici, à Amsterdam, où je ne souffre pas d'être étrangère, où mon statut d'étrangère ne me fait pas souffrir. Pensez-vous que je ne vois la discrimination, le racisme latent, l'islamophobie omniprésente à travers le pays ? Bien sûr que je les vois, et c'est tout aussi douloureux qu'ailleurs. En Belgique aussi, en Turquie aussi. Ici elle m'affecte différemment. Ici, je prends des distances car ça ne m'effraie pas d'être mise dans la catégorie "étrangère". Je le suis, et je n'ai aucun problème avec ce statut.

Le terme d'étranger me fait mal en Belgique, où la plus grande partie de ma vie a été construite. Je me rappelle de ce voyage où avec maman, nous allions passer la frontière française en rentrant de Suisse, passeports turcs et carte de résidents belges tamponnés de nos visas suisses en main, c'était à l'aube de l'ouverture des frontières européennes et nous pensions avoir droit de passage comme les autres. La douanière avait engueulé ma mère à pleins poumons : "vous n'êtes pas européenne, vous ne serez jamais européenne". Je n'y comprenais rien mais c'est resté gravé dans ma mémoire. Puis quinze ans plus tard, tandis que j'ai réussi à entrer dans une des maisons de la culture les plus prestigieuses de Bruxelles, j'entends ma chef de département me demander de choisir une adresse mail générique, "contactpress, ça te va ? Parce qu'avec ton nom c'est impossible !" Et quelques mois plus tard, tandis qu'elle est mutée ailleurs, elle lève son verre à tous ses futurs ex-collègues en disant en français flanqué de son fier accent flamand : "Je pars mais je ne m'inquiète pas pour le département car il y a Canan qui, malgré qu'elle soit turque travaille beaucoup."

J'essaie de ne pas m'attarder sur ces incidents (et il y en a d'autres). Je me rappelle alors de mes années de théâtre, je me rappelle que j'avais joué Marie dans le Retour au désert ainsi qu'Iphigénie avec pas mal de talent (c'est ce qu'on m'avait dit). Je me rappelle aussi que je leur avais récité du Hafiz et du Alejo Carpenter en déclamation alors qu'ils voulaient me faire dire du Prévert. J'ai appris à travers le théâtre que ce que j'aime vaut aussi quelque chose. Pouvoir réciter du Koltès et du Racine sur une scène m'a-t-il sauvé ? Je ne sais pas. Mais ça m'a permis d'explorer d'autres moyens de m'exprimer, et de m'ouvrir vers l'écriture.

Qu'est-ce que j'aime écouter "Amsterdam", je l'aime cette chanson, je l'aime ce poète. J'ai des frissons quand Brel, dans "Je ne sais pas", prononce les mots "ce triste train pour Amsterdam". AM-STERRR-DAM. J'ai réussi à faire mienne aussi cette ville, puis à me dire que ce n'est qu'une de mes villes, qu'il y en aura d'autres. Je suis née dans la ville aux sept collines, j'ai grandi dans un plat pays, puis dans un autre. Longtemps j'ai cru qu'ils n'étaient pas les miens. Or, ils le sont, tant que je parle mes langues, ils le seront tous.

Ouvrir, enfin

Push (Charles Rennie Mackintosh), Glasgow School of Art. Photo: Erinç Salor
Push (Charles Rennie Mackintosh), Glasgow School of Art. Photo: Erinç Salor

Ce n'est pas pour rien que ce blog a mis des années à apparaître. Longtemps je me suis cachée derrière les autres : d'autres textes, d'autres langues, d'autres créations, ... souvent aussi aidant ces "autres" à être vus, notamment à travers le web. Car des sites et des blogs, j'en ai eus, j'en ai édités pas mal, et je continue à le faire. Mais j'ai ressenti le besoin d'avoir un espace de travail à moi, en français, séparé de mon site de présentation (multilingue), plus "ouvert" à la lecture et à l'échange.

La traduction joue un rôle primordial dans mon exercice d'écriture. Car traduire, c'est écrire. Et pour moi, il y a l'aspect linguistique tellement lié à mon identité culturelle. Le turc m'est essentiel. Le transformer en français m'est inévitable. Ce travail là aussi, j'avais mis beaucoup de temps à le montrer. Il est bien présent et je ne veux plus me cacher derrière.

Mes propres textes, je les ai souvent cachés, dans mes tiroirs, dans mes dossiers. Je les ai envoyés à quelques lecteurs inconnus, eu quelques retours froissants. Et puis un jour, c'est la rencontre avec François Bon. Suite à une première lecture de mes nouvelles, François m'a suggéré de lire Charles Juliet, et plus précisément Lambeaux. Il m'a dit qu'il y a quelque chose dans ce que j'écris mais qu'il faut encore creuser. J'ai creusé, creusé, et entre temps on a fait Meydan | La PlacePuis arriva OUVREZ. Cette fois-ci, je ne pouvais plus me cacher derrière les auteurs que je traduisais, j'étais là avec mes textes, les miens. Je me suis sentie nue lors de la parution de Il y avait quelqu'un, il y avait personneCe jeu entre fiction et réalité, cette recherche d'une certaine vérité, une exploration de la mémoire... j'y pense chaque jour et ce blog va m'aider à l'explorer encore plus profondément.

Maintenant, j'ouvre réellement le champ : ici c'est mon labo, mon espace de travail.

Je suis ainsi les pas d'autres auteurs que je lis avec beaucoup de plaisir et de qui j'apprends tant. Pour n'en citer que quelques-uns... Aux bords des mondes de Isabelle Pariente-Butterlin, Les Tentatives de Christine Jeanney (et quel bonheur de travailler avec elle sur les textes de Meydan | La Place), Les déboîtements de Christophe Grossi, La Grange de Karl Dubost, Fuir est une pulsion de Guillaume Vissac, Liminaire ... et bien sûr le Tiers Livre de François Bon. Il y en a beaucoup d'autres que je lis, et je m'excuse de ne pas tous les citer ici. Une liste plus complète créée par François Bon se trouve ici.

Vous avez dit Ouvrez, alors j'ouvre...

Par où commencer...

Le chemin d'Allogène

Ta voix écrasée. Tu voudrais abandonner. Mais un besoin te possède. Il est si impérieux que tu te sens impuissant à le combattre. Tu ne peux ni écrire ni renoncer à l’écriture. Une situation proprement infernale.

Les lentes et sombres années à espérer que les mâchoires de la tenaille finiront un jour par se desserrer.

Simplement attendre. Endurer le temps. Te laisser laminer par le doute.

---- Lambeaux, Charles Juliet.

...par ici, commencer ici. En prenant des forces à la lecture des autres, de ceux qu'on admire.

C'est parti, allogène prend vie.