Tout est beau, ici

Ce soir, je suis allée voir Mais il n'y a rien de beau ici! une pièce de théâtre mise en scène par Janine Godinas, écrite et jouée par Geneviève Damas, auteure et comédienne, en compagnie de Jean-Philippe Collard-Neven, pianiste et compositeur. C'est toujours un plaisir de voir et d'écouter ces deux artistes magnifiques sur scène. 

Cette pièce m'a beaucoup touchée. D'abord parce que Geneviève est une amie qui m'est chère. J'ai découvert Koltès avec elle - elle m'avait d'ailleurs même fait chanter sur scène alors que je jouais le rôle de Marie dans Le retour au désert. Mais ce n'est pas seulement parce qu'elle m'a fait découvrir du bon théâtre ou qu'elle m'a forcé à sortir artistiquement de ma zone de confort que j'ai ressenti autant d'émotion ce soir. C'est la sincérité du texte et de l'interprétation des deux artistes qui m'ont avant tout parlé.

Nous avions joué Le retour au désert à la Fabrique de Théâtre à Frameries, une des villes du Borinage - ancien site minier qui donnait jadis du charbon à l'affleurement. 

Entre deux répétitions, Geneviève et moi avions fait du porte-à-porte dans le quartier autour de la Fabrique. Nous tentions d'inviter les voisins du théâtre à venir voir la pièce. Nous avions rencontrés un tas de gens très différents, parfois contents de nous parler, parfois beaucoup moins. Un vieil homme venait de perdre sa femme et nous avait gentiment demandé de le laisser en paix, une femme ne supportait pas les colporteurs - "mais madame nous faisons du théâtre..." VLAN la porte se referme sur nos nez, quelques sourires et claquements de portes plus tard, une famille prend notre brochure et nous dit qu'ils tenteront de venir. Cette famille était venue nous voir jouer. Père, mère et leurs enfants étaient même restés après le spectacle pour nous parler, nous remercier. Ils n'étaient jamais allés au théâtre. Je n'oublierai jamais cet échange. C'était un des moments de clarté dans ma recherche créative : ce lien avec la réalité donne un sens au travail de création, sans pour autant en enlever l'invention. 

Ce soir, j'ai de nouveau ressenti cette proximité entre la création et la réalité. 

Geneviève et Jean-Philippe sont en couple à la ville, ils vivent près de la Cage aux Ours à Schaerbeek, un quartier qui a une mauvaise réputation, parfois justifiée mais souvent exagérée. Avec Mais il n’y a rien de beau ici, ils nous racontent leur quartier à travers leurs rencontres avec leurs voisins - Jamal l'épicier, Robert le voisin sur qui ils peuvent toujours compter, le Polonais qui balance des oeufs sur la fenêtre de Jean-Philippe pour qu'il cesse de jouer au piano... Un éventail de caractères et de perspectives qui ont un point commun qui leur permet de commencer une conversation : leur quartier. Au fil des rencontres se développent - ou non - d'autres points communs - ou pas. Peu importe. C'est notre point de départ, le seul endroit d'où l'on peut avancer. 

La pièce soutient un excellent rythme, entre musique et texte, la projection sur un rideau de photographies du quartier en noir et blanc capturées par Jean-Philippe avec sa Leica ou Hasselblad, l'énergie de Geneviève et l'air parfois détaché de Jean-Philippe, forment tous ensemble un équilibre parfait dans cette recherche de l'espace -culturel- commun. Il se passe quelque chose de beau sur cette scène. Cette sincérité dans l'écriture et l'interprétation nous met face à des réalités sociologiques d'un côté et de l'autre, nous transporte dans les vies de ces personnages pluridimensionnels, avec leurs émotions, leurs valeurs, leurs envies...  

La démarche artistique de Geneviève Damas et Jean-Philippe Collard-Neven est indispensable, c'est aussi un bol d'oxygène dans l'asphyxie des discours dichotomiques "eux contre nous".   
Leur créativité s'imprègne des mondes qui les entourent et permet l'élargissement de leurs propres perspectives ainsi que de celles de leurs spectateurs.

Mais, tout est beau ici ! 

Mise en scène : Janine Godinas 
Avec : Jean-Philippe Collard-Neven et Geneviève Damas 
Assistante à la mise en scène : Anne Sylvain 
Musiques et photographies : Jean-Philippe Collard-Neven
Scénographique : Christine Flasschoen 
Eclairage : Eric Degauquier

Une coproduction d’Albertine asbl, du Festival Royal de Théâtre de Spa, de l’Atelier-Théâtre Jean Vilar et des Riches-Claires. Avec le soutien de l'Artisan du piano, des Bibliothèques Communales de Schaerbeek, du Centre Culturel de Schaerbeek, de la Ferme de Martinrou et du Centre Culturel d’Ottignies.