traduction

les langues vagabonde(s)(nt)

L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

Tandis que je réécoutais la série de cinq épisodes consacrée à George Steiner en avril 2012 par Laure Adler dans l'émission Hors-Champs, je me suis attardée sur le premier épisode dans lequel Steiner parle de multinguisme. Polyglotte lui-même, Steiner a toujours fait partie de ces figures intellectuelles que j'admire et lis avec beaucoup de passion et d'intérêt. Au-delà de la fierté et du bonheur de connaître et même de maîtriser plusieurs langues, je suis dans un constant questionnement personnel sur le rôle de mes langues, sur l'usage que j'en fais, et surtout sur la qualité de cet ou ces usages. Ce questionnement inexistant à l'oral grandit lorsque j'écris et je traduis.

Steiner décrit très bien ce que je ressens en tant que polyglotte :

Est-ce que le polyglotte, celui qui n’est pas enraciné dans une langue - ce qui est un peu mon cas - perd une certaine intimité presque organique avec ce qu’on appelle - la phrase est très dangereuse en allemand, ‘avoir son sang et son terroir' Blut und Boden... tandis que le monoglotte dit ‘voilà, je suis comme un arbre profondément enraciné et toutes les nuances de ma langue, de ma sensibilité sont entièrement celles d’une tradition, d’un certain milieu’... j’ai mes doutes.

Une des questions qui me hante souvent est ce lien, qui peut être très dangereux comme le dit Steiner, entre l'identité ethnique et la langue. Mais c'est une question très complexe sur laquelle je préfèrerai m'attarder une autre fois car elle nécessite bien plus de connaissance théorique qu'un simple avis personnel. Steiner cite ensuite dans ce même entretien les “grands fabulateurs de notre époque” qui sont polyglottes, ces “virtuoses de Babel” tels que Samuel Beckett, “un magma volcanique où les langues s’entremêlent”, Vladimir Nabokov, Joseph Conrad, ou encore Oscar Wilde, dont on oublie souvent qu'il écrivit de nombreux textes en français, qui dit “Je n’appartiens pas à une langue”.

Au-delà les frontières, chaque langue ouvre une fenêtre sur un autre monde, oui, mais je me demande si en tant que polyglotte, nous perdons quelque chose d'essentiel dans l'échange ? Steiner continue :

Un vagabond, pèlerin entre les langues n’aura jamais cette notion somnambulique, cet instinct viscéral pour certaines données, certaines nuances de sa langue natale.

Il m'arrive souvent de penser à cette notion d'instinct viscéral lorsque je traduis du turc, ma langue maternelle de naissance, en français, ma langue maternelle d'adoption. Suis-je trop fidèle au turc que je crois comprendre les yeux fermés, ou au contraire, ai-je perdu cette connaissance "viscérale" dans l'acceptation d'une autre langue comme maternelle. Quel est le voyage que je tente d'effectuer en tant que pèlerine ? Qu'est-ce que je cherche à rejoindre ? Suis-je une vagabonde, sans domicile, ou est-ce que je vagabonde, à la recherche d'une langue qui n'existe pas ? Je n'ai pas de réponse, et cela fait longtemps que j'ai lu After Babel ou d'autres travaux de Steiner, pour pouvoir faire un lien conséquent avec son oeuvre en particulier. Mais je sais juste que ce questionnement est là, omniprésent. Je flotte entre doute et confiance, entre une langue et une autre, entre la compréhension que j'en ai et celle que je crois avoir et qui peut-être n'existe pas.

J'aurai de quoi nourrir mon exploration et de la partager ici vu que je suis en plein travail de traduction de textes contemporains du turc en français pour le second volume de Meydan | La place. Entre temps, écoutez George Steiner à travers ces cinq entretiens absolument fascinants.

Accorder mes claviers

Musee des lettres Den Haag
Musee des lettres Den Haag

Mon iPad, mon Mac, mon iPhone 5, mes trois claviers en plastique, mes deux fois cinq claviers apparaissant et disparaissant à ma guise,…

Tape, clic, tap, dokun...

Mes claviers
Mes claviers

Sous mon iMac, j’ai deux claviers, un QWERTY, l’AZERTY invisible gravé dans ma mémoire derrière, et un clavier turc plein de caractères que je n'ai pas envie d'apprendre par coeur. Les rechercher au fil de quelques clics me semble bien long également - il faut garder le doigt sur une touche pour qu’apparaisse ensuite la lettre que je dois choisir, et puis ça ne marche pas toujours et donc faut ouvrir le character viewer, cliquer… non, non, c’est trop long.

Changer de clavier en une simple tape avec l'iPad et l'iPhone est devenu une habitude, le geste d'échanger les claviers sous l’iMac en est devenu presque difficile. Le petit ne remplacera pas le géant, pas encore, donc je continue les échanges physiques de claviers. Mais il ne suffit pas de déplacer un clavier, reste encore le choix du petit drapeau qui représente la langue dans laquelle je veux écrire, encré dans le navigateur. Américain, Français, Turc, Espagnol… comme si les langues n’appartenaient qu’à certaines nations.

J'ai cinq claviers dans mon iPad. Ce sont autant de manières de m’exprimer multipliées maintes fois encore, car la langue n’est pour moi plus liée à une nation, même si les drapeaux tentent de me rappeler le contraire. Je dépasse ces frontières-là en une simple tape sur l'écran, j’y passe de ces mondes à d'autres. Il n'y a plus d'espace entre le moment où je commence à penser dans une langue et l'instant où j'écris dedans. Cette liberté de jongler entre les langues m'est essentielle - mon clavier portable sans fil  censé accompagner iPad ou iPhone en souffre, laissé seul au fond d'un tiroir (je ne sais même plus lequel). J'ai un outil qui arrive à suivre la vitesse de mes passages entre les langues.

Si les claviers fonctionnent merveilleusement en accord avec mes gestes d'écritures, les outils de dictée ou Siri sont moins simples à dompter, surtout que Siri aussi choisit ses langues, elle apparaît sur mes claviers en anglais, français et espagnol, mais pas encore turc ou en néerlandais. Cela ne m’empêchera pas d’explorer bientôt les possibilités d'écriture à travers ces outils de dictéeHâte de voir ce que cela va donner (beaucoup de drôleries, sans doute). D'ici là, je tape tape tape...

Pas de Siri en turc
Pas de Siri en turc
Siri est la - clavier francais
Siri est la - clavier francais