Instants roses

Il semblerait que ces derniers temps, j'écris au rythme de certaines couleurs et très lentement. Là, en sortant du supermarché, des provisions pleins les bras, je me retrouve face à ce ciel rose. Je lâche tout et je sors l'iPhone et je tente de capturer.

Puis je me dis qu'elle est belle cette ville.

Carte postale. Très touristique. Oui. Mais tellement belle.

Et puis c'est quand même beau de voir la vie en rose.

Amsterdam en rose

Amsterdam en rose

Amsterdam en rose

Instants bleus

Après les instants gris d'Amsterdam, en voici quelques bleus. Bleu d'hiver, parfois clair, parfois foncé, toujours entouré de branches, formés de nids, et même parfois, vous apercevrez des silhouettes de singes... si si... c'est près d'un zoo que je vis, le zoo Artis. Là vous y verrez des hérons perchés, des singes se croyant en 2001, des arbres écrivant dans le ciel, d'autres se noyant dans l'eau du lac artificiel... Des animaux et des plantes pas censés être là mais qui sont là quand même. C'est étrange un zoo, c'est beau et peu naturel à la fois. C'est la rencontre du familier et du non familier. C'est étrange mais sans l'inquiétude. Ici, ce ne sont que des instants, des instants bleus dans un zoo. Perchés, Artis, Amsterdam

Singe sur fond de variations de bleu, Artis, Amsterdam

C'est pas passé 2001 ? Artis, Amsterdam.

2001. Ça ne fait que commencer, Artis, Amsterdam

Certains décident de partir.

D'autres restent. Artis, Amsterdam

Il y en a même qui se noient. Artis, Amsterdam

Puis y'a tous ceux qui essaient...

Qui restent droits...

ou seul contre le bleu.

Racines

Racines de Isabelle Pariente-Butterlin. Une superbe photo que je viens de croiser dans mon fil Twitter... "Racines" par Isabelle Pariente-Butterlin (ce matin encore je partageais avec Isabelle la lenteur avec laquelle je publiais sur ce blog comparé à sa productivité que j'admire tant ! "respecter son rythme... tu as raison" m'a-t-elle répondu... et je dis merci).

J'ai voulu publier cette image ici car j'ai immédiatement pensé à George Steiner.

D'abord cette notion d'enracinement dans une langue dont il parle dans Hors-Champs et que j'ai déjà cité ici mais dont jamais je ne me lasse :

Est-ce que le polyglotte, celui qui n’est pas enraciné dans une langue - ce qui est un peu mon cas - perd une certaine intimité presque organique avec ce qu’on appelle - la phrase est très dangereuse en allemand, ‘avoir son sang et son terroir’tandis que le monoglotte dit ‘voilà, je suis comme un arbre profondément enraciné et toutes les nuances de ma langue, de ma sensibilité sont entièrement celles d’une tradition, d’un certain milieu’ j’ai mes doutes.

Et cette autre citation, belle et effrayante à la fois quand on la remet dans un certain contexte historique, qu'il a souvent répétée et que je retrouve dans cet entretien de Télérama :

Les arbres ont des racines ; moi, j'ai des jambes, et c'est un progrès immense, croyez-moi !

Les racines... je vais certainement poursuivre mon exploration du sujet ici.

Instants gris

Je suis native d’une ville du Sud, mais je me sens bien dans le Nord. Il y fait froid, certes, mais certainement pas au point de s’en plaindre (j’ai vécu à Montréal quelques mois, depuis, je ne me plains plus du froid). Lorsque je vivais en Belgique, j’aimais visiter Bruges et ensuite m’attarder sur les plages d’Ostende en plein hiver. Les tons de gris qui se superposent me fascinaient.

Aujourd’hui, à Amsterdam, j’ai profité du brouillard pour attraper quelques instants gris.

Je rêve beaucoup de l'Écosse. Peut-être qu'un jour je m'y installerai un peu aussi...

Amsterdam, Wishing Well, une installation du festival de lumières

Amsterdam, Latjesbrug.

Amsterdam.

Amsterdam, Nids, Artis Zoo

Amsterdam, allée d'arbres, Artis Zoo

 

 

 

Lumières

Sur le toit de NEMO - musée des sciences, Festival des lumières, Amsterdam. Je n'ai plus rien écrit sur ce blog depuis mon dernier article.

J'ai reçu un spam, comme tout le monde en reçoit certainement. Je dis recevoir, mais ce n'est sûrement pas le mot juste. On reçoit des cadeaux. Les spams, ça se subit. Même si on peut les effacer avant même qu'ils ne soient vus par les lecteurs. Moi je l'ai vu. En général, je m'en fiche. On essaie de me vendre des chaussures, des produits de luxe ou électroniques. Mais celui-ci m'a fait peur. C'était un spam néo-nazi. Ça m'a sérieusement fait peur.

Par réflexe, j'ai fermé tous les commentaires. Je me suis dit, celui ou celle qui veut me parler peut le faire sur Twitter. Puis je me suis tue quelques jours. Un autre réflexe qui n'est certainement pas idéal. Au contraire, j'aurai sans doute du écrire encore plus, et plus.

Je me suis tue. Et même sur Twitter, je n'ai rien dit sur ce spam, de peur que les mots "clés" ne me vaillent de nouveaux followers dont je ne veux pas.

Mais me revoilà.

En plus, c'est le festival des lumières à Amsterdam. Malgré le froid, ça vaut la peine de sortir et d'aller y voir.

Sur Wajdi Mouawad

Amsterdam, de nuit Lundi soir dans Hors-champs, Laure Adler recevait le metteur en scène, comédien et auteur Wajdi Mouawad. Dans la première partie de l’émission, Mouawad raconte l’exil de ses parents, son apprentissage de la langue française et de sa propre langue poétique, de la transmission, de l’importance de la lecture qui l’a accompagné dans cet apprentissage -notamment de la bande dessinée, ainsi que des chanteurs populaires comme Brel ou Ferré. En voici quelques extraits.

J'ai commencé à mesurer la schizophrénie qui existait entre le silence brisé grâce à la littérature et le silence opaque de la famille dès que je refermais le livre.

J'ai voulu rendre plus transparent cette opacité, qui était le silence de ma famille.

...

...silences dus aux douleurs, aux souffrances vécues par mes parents, par la génération de mes parents et qu'il y avait une impossibilité de raconter à ma génération ce qui c'était passé.

Sur la question de la transmission et de l'importance de se souvenir de la puissance de la parole il dit :

Transmettre c'est faire ressentir,... c'est illuminer la conscience de l'autre.

Et sans doute la partie que je préfère, celle où il raconte sa découverte des langues (le français, son arche langagier, ...) et ce lien entre chaque découverte et son propre éloignement :

Je découvrais la langue française en France, je découvrais le théâtre au Québec, je découvrais une nouvelle langue française au Québec, j'en construisais une nouvelle langue poétique qui était la mienne... Tout ça devenait très étranger à mes parents, comme si je partais en fugue.

Plus on partait en exil plus moi je partais en fugue.

Vous pouvez écouter le podcast dans son entièreté ici : Hors-champs, Wajdi Mouawad.

Traduire : geste solitaire, geste solidaire

Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam
Pause, concert Musica transalpina (La Verginella) au Muziekgebouw, Amsterdam

Cette semaine, nous avons repris le travail sur le second volume de l’anthologie d’auteurs contemporains turcs Meydan | La Placeavec Christine Jeanney. Après des mois de recherche et de lectures pour le second et le travail continu sur le site web de Meydan | La Place (et sa toute nouvelle page Facebook), j’ai enfin repris la partie que je préfère : la traduction.

Nombreux diront que traduire est un acte solitaire. Sans doute, lorsque l’on écrit, on traduit, on est seul. Oui, l’auteur est là, l’histoire est là, mais on prend seul certaines décisions, on fait des choix en tant que traducteur. Mais cette solitude ne dure pas longtemps pour moi, pas lorsque je traduis pour Meydan | La Place. J’ai une chance inouïe d’avoir été accueillie par François Bon à Publie Net et de travailler en duo avec Christine Jeanney sur les textes. Et je n’oublie pas le travail de Roxane Lecomte et Gwen Català, qui arrive après la traduction et les aller-retour de mots entre moi et Christine, et ici, c’est de ce voyage là que je veux vous parler.

Je traduis, j’ai d’un côté le turc, de l’autre le français. Deux langues qui sont en moi. Deux langues qui parfois se battent pour prendre le dessus. Une lutte des langues que je vis au quotidien mais que j’aime explorer. Une fois le texte turc traduit en français, je préviens Christine qui va l’explorer à son tour dans notre Dropbox Meydan. Et là s’opère l’échange, là l’acte solitaire devient solidaire. Soudain, la lutte des langues se calme en moi et je peux enfin revoir le texte que j’ai traduit à travers la lecture de Christine. Et c’est à chaque fois plus enrichissant.

La traduction est pour moi avant tout un geste généreux, et cette générosité peut se dévoiler en toute confiance grâce à ce travail d’équipe. Je n’ai pas toujours eu l’occasion de travailler ainsi sur d’autres projets de traduction, d’où ma joie immense de pouvoir le faire à Publie Net, entourée d’une réelle équipe et avec qui nous construisons ensemble ce projet qui me tient énormément à coeur. Contente et fière que ce partage est réciproque et hâte de vous présenter ce second volume bientôt… D’ici là, l’échange continue.

Çiçek

Çiçek veut dire "fleur" en turc. Ce mot me plaît, dans toutes les langues, mais surtout en turc. Çi-çek, prononcez tchi-tchek. "A rose by any other name would smell as sweet" dit Juliette à Roméo. Elle a raison. Fleur, flower, bloem, flor, çiçek. Mais j'ai tout de même choisi de titrer ce billet çiçek, juste comme ça. Parce qu'au final, c'est une histoire de fleurs que je vais vous raconter. Parce que ce soir, j'ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m'était pas destiné. Je me rappelle d'une nouvelle que j'avais lue il y a quelques années, l'histoire d'une femme qui se faisait livrer des fleurs. Je viens de lancer une recherche google pour retrouver le titre et l'auteur, mais sans succès. Et pourtant, les images formées par cette lecture sont encore tellement vives dans mon esprit. Chaque jour ou chaque semaine, je ne sais plus, la jeune femme reçoit un bouquet de fleurs, à chaque fois qu'on sonne à la porte, elle vit la même exaltation, elle se précipite pour ouvrir la porte, elle voit le facteur qui attend pour lui livrer le bouquet, elle signe le papier de réception et sur la pointe des pieds elle emporte le bouquet dans la cuisine, vide le vase de fleurs presque fânées et y dépose les nouvelles fleurs qu'elle arrose d'eau fraîche. Ce n'est qu'à la fin que l'on sait que destinataire et expéditeur ne font qu'une. On ressent alors une profonde tristesse pour cette femme. Certains y voient un geste pathétique, d'autres en on peur : "elle doit être si seule". Je ne sais plus si l'auteur tentait de nous faire ressentir un sentiment précis. Moi, je me rappelle juste du bonheur qu'elle avait à chaque fois qu'elle recevait ses fleurs.

J'aime beaucoup m'acheter des fleurs, j'aime aussi en recevoir, même quand elles ne me sont pas destinées. Ça m'est souvent arrivé de me retrouver avec un bouquet de fleurs destiné à une autre personne. Souvent à des artistes dont j'étais en partie chargée lors d'un concert ou d'un autre évènement. Le magnifique bouquet qui avait été offert à la superstar Candan Erçetin ou à la grande dame Sezen Aksu lors d'un concert, "Je ne vais pas les ramener à l'hôtel, prends-les Canan, elles seront mieux chez toi". La raison était sans doute pratique, mais au final, j'avais reçu des fleurs. Indirectement peut-être, mais elles finissaient par passer la nuit dans un vase chez moi et non au fond de la poubelle d'un hôtel.

Çiçek, fleur, flor, flower, bloem... Elles représentent ces petits gestes qui apportent du réconfort, qui disent merci, qui disent je suis désolé, qui disent simplement, tiens, c'est pour toi, pour te rendre heureuse, peu importe la raison, peu importe l'expéditeur... C'est un geste généreux. Ça me fait toujours plaisir de recevoir des fleurs.

Ce soir, de nouveau, j'ai reçu un bouquet de fleurs qui ne m'était pas destiné. Son destinataire a jugé que ma maison offrirait un bien meilleur accueil que la chambre d'hôtel qu'il quittera demain matin tôt. Elles sont dans mon salon, elles m'ont permis de prononcer le mot çiçek ce soir en passant la porte, "Regarde, j'ai reçu des fleurs" | "Bak, çiçek verdiler bana." Çiçek...

Bibliothèque d'Amsterdam

La vue du premier étage. OBA - Bibliothèque centrale d'Amsterdam
La vue du premier étage. OBA - Bibliothèque centrale d'Amsterdam

La bibliothèque centrale d'Amsterdam, OBA (Openbare bibliotheek Amsterdam),  est un lieu magnifique. Un espace ouvert où il fait beau de se rendre pour lire, écouter de la musique, travailler, chercher. Chercher des films, de la musique, des textes en néerlandais, en anglais, en français, en allemand, en arabe, en turc et bien plus encore. Découvrir. On peut aussi y feuilleter des journaux et des magazines, ils ont le Vogue francophone, le Vanity Fair américain, le journal des sciences humaines d'universités dont je ne connais pas le nom, des magazines littéraires, d'art, de cuisine ou encore de moteurs (si si, des voitures). C'est cela qui est extraordinaire et que j'adore dans cet espace, c'est un lieu ouvert à tous les genres, à tous et toutes. Il y a aussi des espaces d'expositions, des événements (musique, performances, lectures, ateliers...), un guichet de vente de billets last minute (50% sur des concerts, pièces de théâtre et autre, à voir le soir même)... et l'étage enfant est sans doute le plus beau des sept étages (quoique la terrasse du septième a une vue surprenante sur Amsterdam). C'est une bibliothèque de ce temps. C'est un de mes lieux préférés d'Amsterdam.

OBA, la bibliothèque centrale d'Amsterdam est située juste à côté du conservatoire de musique.
OBA, la bibliothèque centrale d'Amsterdam est située juste à côté du conservatoire de musique.
L'entrée de la bibliothèque centrale d'Amsterdam
L'entrée de la bibliothèque centrale d'Amsterdam
L'étage enfant et l'espace lecture de journaux et magazines.
L'étage enfant et l'espace lecture de journaux et magazines.
Escaliers
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Chercher
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les langues vagabonde(s)(nt)

 L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

L'émission diffusée en avril 2012 semble ne plus être disponible en ligne. J'ai donc ajouté les liens vers un entretien plus récent (avril 2014). 

Tandis que je réécoutais la série de cinq épisodes consacrée à George Steiner en avril 2012 par Laure Adler dans l'émission Hors-Champs, je me suis attardée sur le premier épisode dans lequel Steiner parle de multinguisme. Polyglotte lui-même, Steiner a toujours fait partie de ces figures intellectuelles que j'admire et lis avec beaucoup de passion et d'intérêt. Au-delà de la fierté et du bonheur de connaître et même de maîtriser plusieurs langues, je suis dans un constant questionnement personnel sur le rôle de mes langues, sur l'usage que j'en fais, et surtout sur la qualité de cet ou ces usages. Ce questionnement inexistant à l'oral grandit lorsque j'écris et je traduis.

Steiner décrit très bien ce que je ressens en tant que polyglotte :

Est-ce que le polyglotte, celui qui n’est pas enraciné dans une langue - ce qui est un peu mon cas - perd une certaine intimité presque organique avec ce qu’on appelle - la phrase est très dangereuse en allemand, ‘avoir son sang et son terroir' Blut und Boden... tandis que le monoglotte dit ‘voilà, je suis comme un arbre profondément enraciné et toutes les nuances de ma langue, de ma sensibilité sont entièrement celles d’une tradition, d’un certain milieu’... j’ai mes doutes.

Une des questions qui me hante souvent est ce lien, qui peut être très dangereux comme le dit Steiner, entre l'identité ethnique et la langue. Mais c'est une question très complexe sur laquelle je préfèrerai m'attarder une autre fois car elle nécessite bien plus de connaissance théorique qu'un simple avis personnel. Steiner cite ensuite dans ce même entretien les “grands fabulateurs de notre époque” qui sont polyglottes, ces “virtuoses de Babel” tels que Samuel Beckett, “un magma volcanique où les langues s’entremêlent”, Vladimir Nabokov, Joseph Conrad, ou encore Oscar Wilde, dont on oublie souvent qu'il écrivit de nombreux textes en français, qui dit “Je n’appartiens pas à une langue”.

Au-delà les frontières, chaque langue ouvre une fenêtre sur un autre monde, oui, mais je me demande si en tant que polyglotte, nous perdons quelque chose d'essentiel dans l'échange ? Steiner continue :

Un vagabond, pèlerin entre les langues n’aura jamais cette notion somnambulique, cet instinct viscéral pour certaines données, certaines nuances de sa langue natale.

Il m'arrive souvent de penser à cette notion d'instinct viscéral lorsque je traduis du turc, ma langue maternelle de naissance, en français, ma langue maternelle d'adoption. Suis-je trop fidèle au turc que je crois comprendre les yeux fermés, ou au contraire, ai-je perdu cette connaissance "viscérale" dans l'acceptation d'une autre langue comme maternelle. Quel est le voyage que je tente d'effectuer en tant que pèlerine ? Qu'est-ce que je cherche à rejoindre ? Suis-je une vagabonde, sans domicile, ou est-ce que je vagabonde, à la recherche d'une langue qui n'existe pas ? Je n'ai pas de réponse, et cela fait longtemps que j'ai lu After Babel ou d'autres travaux de Steiner, pour pouvoir faire un lien conséquent avec son oeuvre en particulier. Mais je sais juste que ce questionnement est là, omniprésent. Je flotte entre doute et confiance, entre une langue et une autre, entre la compréhension que j'en ai et celle que je crois avoir et qui peut-être n'existe pas.

J'aurai de quoi nourrir mon exploration et de la partager ici vu que je suis en plein travail de traduction de textes contemporains du turc en français pour le second volume de Meydan | La place. Entre temps, écoutez George Steiner à travers ces cinq entretiens absolument fascinants.

Ce plat pays...

Je suis née dans une ville construite sur sept collines. J'ai grandi dans le plat pays de Brel, je vis aujourd'hui chez son voisin plongé sous le niveau de la mer.

Toute une partie de mon enfance, je l'ai passée sans aucun souvenir des sept collines. Pendant ces années-là où mes parents faisaient leurs premiers pas à Bruxelles, mon père aimait nous emmener le week-end au Luxembourg jouer dans le parc à l'aire de jeux en bois, et acheter des Hanuta et des Duplo chez Cactus, à Rotterdam voir les maisons jaunes penchées, à La Haye voir les Pays-Bas en miniature, à Breda pour écouter les fables racontées dans une langue que je ne comprenais pas, mais que j'écoutais avec une immense fascination.

Il semblerait que beaucoup de choses me destinaient à m'installer aux Pays-Bas. Mais je ne savais rien de cela. Je n'y pensais pas. J'essayais de faire ma vie dans cette Belgique qui me faisait souvent douter de moi : de qui j'étais, de ce que je voulais être.

Ma ville natale aux sept collines n'a pas toujours été généreuse non plus. Elle aimait se moquer que je transforme les "r" turcs en "y", réflexe que j'avais pour éviter de rouler mes "r" comme en français, pour mieux m'intégrer. J'apprenais à me défendre en la défiant de rouler les "r" à la française. Vaincue, elle rétorquait avec l'hymne nationale. "Tu ne connais pas l'hymne nationale ?  Et celle de la Belgique ?" Elle a une hymne nationale la Belgique ? C'est quoi d'abord une hymne nationale ? Je n'en savais rien avant de passer mes premières vacances en Turquie. J'avais sept ans.

J'ai appris à bien rouler les "r", dans les deux langues, puis dans une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième. J'ai appris à démystifier les langues. Mais ça m'a pris du temps de me réconcilier avec l'idée qu'une langue est avant tout un outil de communication.

Au département des langues modernes de l'université libre de Bruxelles, on nous donnait des cours de phonétique pour prononcer l'anglais "comme il faut". Puis j'ai passé un semestre dans une des universités anglophones les plus prestigieuses d'Amérique du Nord : là, on s'en fichait de la prononciation, on ne cherchait qu'à te comprendre. Si tu avais des choses à dire, peu importaient ton accent et tes origines.

Ce fut une libération ce voyage. Un premier pas vers l'émancipation linguistique mais surtout de mon imaginaire. Il n'y avait donc pas une seule façon de maîtriser une langue ! Plus personne ne pouvait m'enfermer dans un "r", ni ici, ni là-bas.

Le néerlandais est sans doute la langue que je parle le moins bien, ou disons, celle que j'aime le moins. Mais c'est une langue que je n'ai pas peur de ne pas maîtriser au même niveau que les autres. Tout comme vivre ici, à Amsterdam, où je ne souffre pas d'être étrangère, où mon statut d'étrangère ne me fait pas souffrir. Pensez-vous que je ne vois la discrimination, le racisme latent, l'islamophobie omniprésente à travers le pays ? Bien sûr que je les vois, et c'est tout aussi douloureux qu'ailleurs. En Belgique aussi, en Turquie aussi. Ici elle m'affecte différemment. Ici, je prends des distances car ça ne m'effraie pas d'être mise dans la catégorie "étrangère". Je le suis, et je n'ai aucun problème avec ce statut.

Le terme d'étranger me fait mal en Belgique, où la plus grande partie de ma vie a été construite. Je me rappelle de ce voyage où avec maman, nous allions passer la frontière française en rentrant de Suisse, passeports turcs et carte de résidents belges tamponnés de nos visas suisses en main, c'était à l'aube de l'ouverture des frontières européennes et nous pensions avoir droit de passage comme les autres. La douanière avait engueulé ma mère à pleins poumons : "vous n'êtes pas européenne, vous ne serez jamais européenne". Je n'y comprenais rien mais c'est resté gravé dans ma mémoire. Puis quinze ans plus tard, tandis que j'ai réussi à entrer dans une des maisons de la culture les plus prestigieuses de Bruxelles, j'entends ma chef de département me demander de choisir une adresse mail générique, "contactpress, ça te va ? Parce qu'avec ton nom c'est impossible !" Et quelques mois plus tard, tandis qu'elle est mutée ailleurs, elle lève son verre à tous ses futurs ex-collègues en disant en français flanqué de son fier accent flamand : "Je pars mais je ne m'inquiète pas pour le département car il y a Canan qui, malgré qu'elle soit turque travaille beaucoup."

J'essaie de ne pas m'attarder sur ces incidents (et il y en a d'autres). Je me rappelle alors de mes années de théâtre, je me rappelle que j'avais joué Marie dans le Retour au désert ainsi qu'Iphigénie avec pas mal de talent (c'est ce qu'on m'avait dit). Je me rappelle aussi que je leur avais récité du Hafiz et du Alejo Carpenter en déclamation alors qu'ils voulaient me faire dire du Prévert. J'ai appris à travers le théâtre que ce que j'aime vaut aussi quelque chose. Pouvoir réciter du Koltès et du Racine sur une scène m'a-t-il sauvé ? Je ne sais pas. Mais ça m'a permis d'explorer d'autres moyens de m'exprimer, et de m'ouvrir vers l'écriture.

Qu'est-ce que j'aime écouter "Amsterdam", je l'aime cette chanson, je l'aime ce poète. J'ai des frissons quand Brel, dans "Je ne sais pas", prononce les mots "ce triste train pour Amsterdam". AM-STERRR-DAM. J'ai réussi à faire mienne aussi cette ville, puis à me dire que ce n'est qu'une de mes villes, qu'il y en aura d'autres. Je suis née dans la ville aux sept collines, j'ai grandi dans un plat pays, puis dans un autre. Longtemps j'ai cru qu'ils n'étaient pas les miens. Or, ils le sont, tant que je parle mes langues, ils le seront tous.